La vie quotidienne des transfrontaliers : l’éducation bilingue
C’est comment la vie quotidienne d’une famille transfrontalière ?
Apparemment, pas toujours simple.
C’est la raison pour laquelle le Conseil de développement a décidé de se saisir du sujet de l’éducation bilingue.
Si l’Eurométropole est transfrontalière par nature, ceux qui vivent et/ou travaillent au quotidien dans ce contexte binational rencontrent bien des difficultés.
Après un premier séminaire en avril 2024 autour de la question : « Quelle dimension transfrontalière pour l’Eurométropole ? Un bassin de vie sans frontières – illusion ou futur possible ? », nous avons décidé de mener une étude plus détaillée sur le sujet de l’éducation bilingue.
L’Eurométropole de Strasbourg bénéficie d’une tradition ancienne et reconnue d’enseignement de la langue allemande. Pourtant si la diversité des dispositifs proposés constitue un atout indéniable, elle s’accompagne d’une grande complexité.
Le Conseil de développement s’est saisi de ce sujet pour formuler des propositions pour faciliter l’éducation bilingue et l’apprentissage de la langue allemande dans l’Eurométropole de Strasbourg.
Contexte
Le Rectorat de Strasbourg déploie une politique volontariste, avec une diversité de dispositifs : classes bilingues paritaires, sections internationales, sections bilangues et européennes, Lycée Franco-Allemand, parcours Goethe ou encore animations périscolaires bilingues. À Strasbourg et dans plusieurs communes de l’EMS, ces dispositifs concernent plusieurs milliers d’élèves.
Cette richesse constitue un atout indéniable, mais elle s’accompagne d’une grande complexité. La multiplicité des parcours, leurs règles d’accès, leurs niveaux d’exigence et leurs continuités pédagogiques sont souvent difficiles à comprendre pour les familles, en particulier pour les familles binationales ou récemment installées sur le territoire.
Côté allemand, la situation est sensiblement différente. L’enseignement du français est peu présent dans le primaire, l’offre périscolaire est limitée et les parcours bilingues sont plus rares, même si des initiatives existent à Kehl, notamment à la Falkenhausenschule et au niveau du Gymnasium.
La question qui a guidé nos travaux
Comment permettre aux familles du bassin de vie transfrontalier d’accéder à une éducation bilingue franco-allemande lisible, équitable et de qualité, indépendamment de leur lieu de résidence, tout en garantissant des parcours continus et adaptés aux besoins réels des enfants ?
Méthodologie
Le groupe de travail transfrontalier du Conseil de développement a conduit ses travaux sur une période d’environ 18 mois (automne 2024 – automne 2025).
L’analyse s’est appuyée sur des entretiens avec des responsables d’établissements scolaires, des services de l’Eurométropole, des enseignants, des parents et des acteurs associatifs, ainsi que sur l’analyse de documents publics.
Les conclusions ont été discutées et adoptées collectivement lors de la plénière du Conseil de développement du 15 novembre 2025.
Les principaux obstacles identifiés
Les travaux ont mis en évidence un ensemble d’obstacles qui ne relèvent pas uniquement de la pédagogie, mais plus largement de l’organisation des systèmes éducatifs et de leur articulation transfrontalière.
Les familles sont d’abord confrontées à un manque de lisibilité de l’offre. La diversité des dispositifs, bien que riche, est difficile à appréhender, faute d’un point d’entrée unique, de supports clairs et multilingues, et d’un accompagnement personnalisé. Cette complexité décourage certaines familles et accentue les inégalités d’accès.
L’accès même à l’éducation bilingue pose également problème. Les règles administratives limitent fortement la scolarisation transfrontalière, notamment pour les familles résidant à Kehl souhaitant inscrire leurs enfants dans l’enseignement public français. Les déménagements transfrontaliers entraînent souvent des ruptures de parcours, avec la perte de places en crèche ou en maternelle. À cela s’ajoute, côté allemand, une offre périscolaire insuffisante et peu compatible avec les contraintes professionnelles des parents.
La qualité et le niveau de l’enseignement constituent un autre enjeu majeur. Les dispositifs existants sont majoritairement pensés comme des enseignements de langue étrangère, alors que de nombreux enfants bilingues ont besoin d’un enseignement académique en allemand. La diminution des sections internationales et certaines ruptures de niveau au cours de la scolarité fragilisent l’attractivité et la continuité des parcours bilingues.
Les travaux ont également mis en lumière des difficultés de continuité pédagogique, notamment lors des transitions entre les systèmes français et allemand, en particulier à l’issue de l’école primaire allemande. Les compétences linguistiques acquises sont par ailleurs peu valorisées dans les parcours post-bac et professionnels.
Enfin, des freins structurels persistent : pénurie d’enseignants et d’animateurs germanophones, manque de formations et de supports pédagogiques adaptés, insuffisance de places en classes bilingues, coordination encore trop limitée entre les différents acteurs, et difficultés spécifiques liées à la mobilité, à la santé ou à l’organisation des temps périscolaires transfrontaliers.
Nos préconisations
Face à ces constats, le Conseil de développement formule huit recommandations structurantes visant à améliorer durablement l’éducation bilingue sur le territoire.
- Il appelle en priorité à maintenir et développer l’offre de sections internationales allemandes, dès la maternelle et jusqu’au collège, afin de répondre aux besoins des familles binationales et de garantir un enseignement académique de haut niveau en langue allemande.
- Il préconise également de faciliter l’accès transfrontalier à l’éducation, en permettant aux familles franco-allemandes de scolariser leurs enfants de part et d’autre du Rhin, indépendamment de leur lieu de résidence, sous réserve de capacités suffisantes.
- La continuité des parcours constitue un levier essentiel : création d’une solution de transition pour la 5. Klasse (CM2), sécurisation des passages entre systèmes éducatifs, et développement de parcours post-bac valorisant réellement le bilinguisme.
- Le CODEV recommande par ailleurs une harmonisation progressive des systèmes, notamment des calendriers scolaires, des règles d’accès et des dispositifs périscolaires, afin de mieux prendre en compte la réalité des familles transfrontalières.
- Le renforcement des ressources humaines est indispensable : incitations pour attirer des enseignants germanophones, développement des formations à l’enseignement bilingue, échanges de professeurs entre établissements français et allemands, et création de supports pédagogiques adaptés.
- Pour améliorer l’accès à l’information, le Conseil de développement propose la mise en place d’un point d’entrée unique, associant une personne ressource dédiée, un site internet multilingue et des outils visuels (carte interactive), afin d’orienter efficacement les familles.
- Le développement de l’offre périscolaire en Allemagne, avec des horaires compatibles avec la vie professionnelle, constitue également une condition essentielle pour rendre les parcours bilingues réellement accessibles.
- Enfin, le CODEV insiste sur la nécessité de renforcer la coordination entre l’ensemble des acteurs – établissements scolaires, associations, collectivités et instances transfrontalières – afin de construire une politique cohérente et partagée de l’éducation bilingue.
Conclusion
L’éducation bilingue ne peut être envisagée comme une politique sectorielle. Elle est un pilier structurant de l’attractivité, de la cohésion sociale et du développement économique de l’Eurométropole de Strasbourg. Les travaux du Conseil de développement montrent que, malgré une offre riche, les parcours restent trop souvent fragmentés, inégalitaires et difficiles à appréhender pour les familles.
Le CODEV appelle les élu·es métropolitain·es, les autorités académiques, les collectivités partenaires et les instances de coopération transfrontalière à se saisir de ces recommandations et à porter, ensemble, une ambition politique forte. L’objectif est clair : construire des parcours bilingues lisibles, continus et équitables, à la hauteur des réalités vécues par les familles et des ambitions européennes du territoire.
Retrouvez notre rapport complet à télécharger ci-dessous.